Kiiraay : attention au parapluie troué et au mauvais républicanisme

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Par Pape Modou FALL, Président du parti RAVIE

Le « Kiiraay », cette aspiration à un Sénégal nouveau, plus juste, plus souverain et plus prospère, a suscité une immense espérance populaire. Mais lorsque la pluie tombe, ce qui compte n’est plus la beauté du parapluie, mais sa capacité à protéger. Le parapluie est neuf, il n’est pas troué. Mais il faut veiller à ce que les difficultés économiques, sociales et institutionnelles ne viennent progressivement l’endommager. L’enjeu n’est donc pas de condamner la transformation engagée, mais de mesurer lucidement les contraintes et de corriger à temps ce qui doit l’être pour préserver la confiance des citoyens.

Les chiffres imposent justement cette lucidité. Le taux de chômage élargi est passé de 21,7 % au premier trimestre 2025 à 22,9 % au premier trimestre 2026, soit une progression de 1,2 point. Il atteint 28,4 % chez les jeunes de 15 à 34 ans et 32 % en milieu rural, selon l’ANSD.  Dans le même temps, les dépenses totales de l’État prévues dans la loi de finances 2026 atteignent 7 433,9 milliards de FCFA, contre 6 614,8 milliards dans la LFI 2025, soit une progression de 819,1 milliards (+12,4 %). Les intérêts et commissions sur la dette publique sont, eux, programmés à 1 190,6 milliards de FCFA, contre 932,1 milliards dans la LFI 2025.  La question n’est donc pas seulement de réduire les dépenses, mais de s’assurer que chaque franc dépensé produit le maximum d’impact économique et social.

La situation de la croissance appelle également à la prudence. La loi de finances 2026 avait été construite sur une hypothèse de croissance de 7,8 % pour 2025, portée notamment par le démarrage des hydrocarbures.  Or, les données désormais communiquées par le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan font état d’une croissance réelle de 6,7 % en 2025, tandis que la croissance pour 2026 est désormais projetée à seulement 2,7 %, dans un contexte marqué notamment par l’amenuisement des marges budgétaires et les conséquences du conflit au Moyen-Orient.  Cette évolution montre que les recettes tirées des hydrocarbures ne suffisent pas, à elles seules, à garantir une croissance suffisamment inclusive et créatrice d’emplois. La relance du secteur privé, l’investissement productif, le financement des PME et la création d’emplois doivent donc rester au cœur de la politique économique.

Les contraintes économiques doivent être assumées. Mais elles ne peuvent expliquer durablement le décalage entre certains engagements et les réalités vécues. La hausse du prix des carburants décidée en août 2026, avec +70 FCFA sur le supercarburant et +75 FCFA sur le gasoil, intervient dans un contexte où l’État continue lui-même de supporter une partie du coût réel des carburants. Le Gouvernement estime que cette mesure permet d’alléger la charge budgétaire d’environ 9,7 milliards de FCFA par mois.  La rigueur budgétaire est nécessaire, mais elle doit s’accompagner d’une meilleure hiérarchisation des dépenses, d’une transparence accrue et d’une protection effective des ménages vulnérables. L’effort national doit être partagé et ses résultats doivent être visibles.

La même vigilance doit prévaloir sur le terrain républicain. Le respect du calendrier électoral, des institutions et des engagements démocratiques ne doit jamais devenir une variable d’ajustement. Une transformation véritable ne peut se construire au détriment des règles qui fondent la République. Les réformes sont légitimes lorsqu’elles renforcent les institutions, favorisent la concertation et consolident la confiance. Le bon républicanisme consiste à respecter les règles même lorsque leur application ne sert pas immédiatement les intérêts du pouvoir.

Le véritable juge du « Kiiraay » reste finalement le quotidien des Sénégalais. Avec un chômage élargi à 22,9 %, une situation particulièrement difficile pour les jeunes et les populations rurales, une croissance désormais projetée à 2,7 % en 2026 et une charge d’intérêts de la dette dépassant 1 190 milliards de FCFA, les marges de manœuvre sont étroites.  Les citoyens attendent des emplois, du financement pour entreprendre, des services publics performants et une meilleure protection des familles vulnérables.

Le Sénégal n’a donc besoin ni d’un procès permanent du passé ni d’un optimisme de façade. Il a besoin d’un contrat de vérité avec ses citoyens : reconnaître les contraintes, tenir les engagements réalisables, expliquer les renoncements, maîtriser les charges, orienter la dépense vers la production et l’emploi, respecter le calendrier républicain et protéger les plus fragiles. Le parapluie est neuf et il n’est pas troué. Il faut simplement veiller à ce qu’il le reste. C’est en corrigeant à temps ce qui doit l’être que nous préserverons l’espérance portée par le « Kiiraay ».

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