Par Pape Modou FALL, Ingénieur Informaticien à l’UCAD, spécialiste africain en ingénierie des IXPs, ancien consultant au Projet AXIS ; Président du Parti RAVIE/DEGG MOO WOOR
L’arrivée de Starlink au Sénégal marque un tournant important dans le paysage des télécommunications nationales. Présentée comme une solution rapide pour connecter les zones rurales et enclavées, cette technologie satellitaire suscite à la fois espoirs et inquiétudes.
Au-delà du débat technologique, la question centrale est politique et stratégique : comment élargir l’accès à Internet sans affaiblir la souveraineté numérique, l’emploi local et les investissements déjà consentis dans les infrastructures nationales et régionales ?
Le Sénégal n’est pas un terrain vierge. Depuis plus de deux décennies, l’État et les opérateurs ont investi massivement dans les réseaux mobiles, la fibre optique, les câbles sous-marins et les points d’échange Internet (IXP). Ces efforts ont permis d’améliorer la connectivité et la régulation, de réduire les coûts et de créer des milliers d’emplois directs et indirects. L’introduction d’un acteur satellitaire mondial, disposant d’une infrastructure largement extérieure au territoire national, bouscule cet équilibre fragile.
Enjeu 1 : la souveraineté numérique.
Les réseaux satellitaires peuvent acheminer le trafic Internet sans passer par les infrastructures nationales de transit et de peering. Or, conserver le trafic local au niveau local n’est pas un détail technique : c’est une condition essentielle pour la performance, la sécurité, la protection des données personnelles et la capacité de l’État à faire appliquer la loi. Le Sénégal dispose déjà d’un point d’échange national, SENIX (qu’il faut redynamiser), qui permet aux opérateurs, fournisseurs de contenus et institutions publiques d’échanger du trafic localement. Si une part croissante du trafic contourne ces mécanismes, c’est tout l’écosystème numérique national qui s’en trouve fragilisé.
Cette approche s’inscrit dans la vision continentale portée par le Programme for Infrastructure Development in Africa (PIDA), qui promeut le renforcement les interconnexions régionales, le développement les points d’échange Internet et la réduction la dépendance au transit international hors du continent. Une adoption non coordonnée des solutions satellitaires risque de créer des « îlots » de connectivité déconnectés des efforts régionaux, en contradiction avec ces objectifs de long terme.
Enjeu 2 : l’emploi et la viabilité économique des opérateurs locaux.
Les opérateurs historiques, les prestataires (ex Tadex) et les fournisseurs d’accès investissent dans des réseaux coûteux, soumis à des obligations fiscales, sociales et réglementaires strictes. Une concurrence non encadrée, fondée sur une technologie qui échappe en partie à ces contraintes, risque de provoquer une pression accrue sur les marges, avec des conséquences sociales réelles : gel des recrutements, restructurations, voire pertes d’emplois. La transition numérique ne peut se faire au détriment des travailleurs qui ont construit, pendant des années, l’infrastructure actuelle.
Enjeu 3 : la sécurité nationale et la protection des données
Qui contrôle les flux ? Où sont traitées et stockées les données ? Quelles garanties existent en cas d’incident, d’usage illicite ou de menace sur des infrastructures critiques ? Ces questions ne relèvent pas de la méfiance technophobe, mais de la responsabilité régalienne de l’État. Toute autorisation d’exploitation doit être assortie d’exigences claires en matière de conformité légale, d’audit de sécurité et de coopération avec les autorités compétentes.
Face à ces enjeux, une position de rejet total serait aussi irréaliste qu’une ouverture sans conditions. La question n’est donc pas de savoir s’il faut accepter Starlink, mais comment l’intégrer intelligemment dans l’écosystème numérique sénégalais. Une piste pragmatique mérite une attention particulière : limiter prioritairement l’accès commercial de Starlink aux zones rurales et aux zones à très faible couverture, les « points rouges » de la carte de connectivité. Dans ces territoires, où le déploiement de la fibre ou des réseaux mobiles est économiquement difficile à court terme, le satellite peut jouer un rôle de complément utile, voire indispensable.
Dans les zones urbaines et déjà bien couvertes, en revanche, l’accès devrait être strictement encadré, conditionné à des obligations d’interconnexion locale, de contribution aux infrastructures nationales et de respect des règles fiscales et sociales. Une telle approche permettrait de réduire la fracture numérique sans déstabiliser les investissements existants, tout en laissant le temps aux autorités d’évaluer les impacts réels de cette technologie.
Le Sénégal a souvent été cité comme un exemple de stabilité et de vision dans le secteur des télécommunications. Il peut aujourd’hui montrer qu’il est possible d’accueillir l’innovation tout en défendant l’intérêt général. Connecter le monde rural est une urgence. Préserver la souveraineté numérique, l’emploi et la cohérence régionale en est une autre. La sagesse consiste à ne pas opposer ces objectifs, mais à les concilier par une régulation claire, équilibrée et tournée vers le long terme.